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La rédaction
Posté il y a 2 mois
En tête à tête avec Sébastien de Castell

À l’occasion de la sortie du tome 2 de L’Anti-Magicien, L’Ombre au noir, Sébastien de Castell était de passage à Paris pour une série de dédicaces. L’occasion de lui poser quelques questions…

Bonjour Sébastien ! Notre première question est assez simple : comment vous est venue l’idée de L’Anti-Magicien ?

Je ne suis pas certain que ce soit vraiment une question simple, ça ! Au début, je cherchais une histoire à écrire avec l’un de mes amis, qui est écrivain aussi, mais qui est bien plus littéraire que moi ! Et il y a une image qui s’est imposée à moi, d’un homme hors la loi, avec les symboles de l’ombre au noir autour d’un oeil, surgissant du désert avec un animal sur son épaule… Nous voulions nous baser sur cette idée, mais mon ami avait trop de travail, et il m’a finalement laissé l’écrire tout seul. J’ai donc écrit le livre, qui est aujourd’hui devenu le cinquième tome de la série ! Ce sont mes éditeurs qui m’ont dit qu’il manquait toute l’histoire avant, la genèse du héros et de son familier.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce qui était vraiment difficile ce n’était pas d’avoir commencé à écrire par la fin, mais de créer un personnage de quinze ou seize ans. Dans les premières versions du texte, il avait la voix de quelqu’un de quarante qui se rappelle ce que c’est qu’être jeune ! Quand on vieillit, on devient plus cynique, et ça ne fonctionnait pas pour raconter cette histoire. Alors pour trouver la voix de Kelen, je me suis souvenu d’un des moments de mon adolescence les plus importants pour moi. J’avais quinze ans et c’était la rentrée des classes, je regardais les autres entrer dans l’école et je me souviens de m’être dit : « Je ne suis pas le plus fort des étudiants ici, je ne suis pas le plus intelligent, je ne suis certainement pas le plus beau, je ne suis pas spécial du tout.» Ce moment-là prenait totalement le contrepied des livres de fantasy traditionnels, où le héros se croit toujours banal avant de découvrir qu’il est « l’élu »… Bien souvent, il est beau, aimé, intelligent, riche… Moi, ce n’était pas du tout ma réalité, et c’est ce qui m’a donné le point de départ du personnage de Kelen. C’était important pour ce que je voulais écrire. Kelen va de désillusion en désillusion. L’Anti-Magicien, c’est un livre qui raconte ce moment très particulier de la vie, l’adolescence, où l’on découvre que notre destin n’est pas tout tracé, et qu’on ne suit pas forcément le chemin dont on rêvait…

C’est bien que vous en parliez, car Kelen a justement beaucoup d’humour, ce qui le rend très proche du lecteur… C’est totalement différent de ce qu’on lit d’habitude en fantasy, alors pourquoi ce choix ?

Eh bien, parce que la façon dont on voit le monde quand on a quinze ou seize ans est un moment très important. Durant l’enfance, on pense que le monde est juste. Nos parents nous aiment, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et quand il y a des problèmes, on les voit comme quelque chose d’extérieur, un élément perturbateur en dehors de la société. Comme Voldemort dans Harry Potter ! Le monde est juste pour un enfant : un problème se résout en le supprimant.

À l’adolescence, on découvre que le monde n’est pas juste. C’est un moment dévastateur : les adolescents ressentent des émotions très violentes, souvent négatives, parce que cette révélation les bouleverse. On a tendance alors, en tant qu’adultes, à les prendre de haut, à considérer les ados comme des « adultes pas encore formés », à parler d’eux comme s’ils étaient cassés ; on se moque de leur façon de croire que l’amour qu’ils vivent à cet âge est le plus grand amour que le monde ait connu. Pourtant, moi, lorsque je pense à ma femme, ce sont toujours les plus beaux moments de ma vie ! Ce sont les moments les plus humains. En fait, je crois que ce sont plutôt les adultes qui sont trop vieux. Nous avons perdu quelque chose avec l’âge.

C’est pour ces raisons-là que je voulais écrire avec la voix d’un adolescent : en soi, les jeunes n’ont pas besoin de moi pour leur parler, mais pour raconter cette histoire-là, cette injustice du monde, c’était la plus évidente.

Une voix pour un message, donc… Et puisqu’on aborde le sujet, s’il y avait un message à retenir dans L’Anti-Magicien, quel serait-il ?

On peut chercher trop longtemps la magie pour rien.  La magie, ce n’est rien qu’un outil.

Je suis canadien, et je crois que ça transparaît beaucoup dans ma façon d’écrire sur la magie. Au Canada, nous n’avons pas la même vision des armes à feu que certains Américains. Les Américains ne pensent pas tous la même chose, évidemment, mais une partie est très attachée à leur droit de posséder une arme à feu. Lorsqu’on leur demande pourquoi, ils répondent : « J’en ai besoin pour protéger ma famille, mon peuple, mon pays », et que la pire chose qu’on puisse leur faire, serait de supprimer leur droit d’en posséder un.
Et je ne suis pas d’accord avec cela, les armes à feu sont très dangereuses. Étrangement, pour moi, dans les livres de fantasy, la magie, c’est exactement la même chose ! On peut créer une boule de feu par magie ! Qu’est-ce qu’on peut faire avec ça à part tuer quelqu’un ? Souvent, dans les livres, le héros a besoin de sa magie pour protéger sa famille, son pays, son peuple, et le pire truc qu’il puisse lui arriver, c’est d’en être privé…

C’est pour cela que j’ai voulu décrire la magie comme un pistolet. Il y a des conséquences à son usage.

Furia est d’ailleurs mon personnage favori, parce que c’est elle qui remet en cause le bien-fondé de la magie, qui demande toujours : « Mais qu’est-ce que tu vas en faire ? » Elle révèle aussi d’autres formes de magie : tomber amoureux, parler d’autres langues, voyager… C’est aussi magique que de pouvoir créer des boules de feu, mais cette magie-là, son utilité n’est pas de faire du mal.

Avec L’Anti-Magicien, je voulais montrer qu’il était possible de découvrir que même si l’on ne devenait pas ce dont on avait toujours rêvé, ou ce pour quoi on s’était cru destiné, on pouvait tout de même devenir quelqu’un, et trouver de la magie autrement, ailleurs… C’est un peu cucul comme message, en fait ! (rires)

En quelque sorte, le personnage de Furia, c’est celui qui lui donne des leçons de vie, n’est-ce pas ?

Exactement ! Dans le roman, Kelen écoute deux voix : celle de Furia et celle de Rakis. Furia est celle qui le pousse à trouver d’autres façons de faire les choses, à réfléchir différemment, à trouver d’autres formes de magie. Rakis, est celui qui lui dit d’assumer ses désirs, d’agir au lieu de réfléchir. Rakis privilégie l’action : tue ton adversaire si tu souhaites sa mort, embrasse cette fille puisque vous en mourez d’envie tous les deux, etc. Trop souvent dans la vie, on veut quelque chose et on n’ose pas agir, on n’ose pas prendre des risques ; Rakis le pousse à prendre ces risques.

Ah, Rakis ! Quelle adorable mais redoutable bestiole ! Comment vous est venue l’idée de cette créature ?

Alors, il y a deux histoires autour de Rakis ! Tous les éléments fantastiques, dans L’Anti-Magicien, sont inversés par rapport aux schémas classiques de la fantasy. D’ordinaire, les créatures qui accompagnent le héros le font parce qu’ils l’adorent, et sont prêtes à faire n’importe quoi pour lui. Moi, quand j’étais jeune, j’avais des chats. Les chats se contrefichent des humains, ils ne sont pas dans l’adoration ou la sympathie, c’est une relation de business : tu me donnes à manger et, en échange, je te laisse me toucher une ou deux fois par jour. Ça marche comme ça. Parfois, ils sont aussi capables d’être très expressifs, très humains.

Et puis la deuxième source d’inspiration, ce sont les ratons-laveurs. D’ailleurs, à l’origine, Rakis était un raton-laveur ! Ce sont des animaux étranges, et l’une des seules espèces qui ne se développent qu’en milieu urbain. Or, il se trouve qu’à l’arrière de notre maison, à Vancouver, nous avons une petite fontaine, dans le jardin. Et un matin, j’ai trouvé un raton-laveur qui se baignait dans le bassin ! Il tenait dans ses pattes l’un de nos coussins de chaise et il s’en servait comme d’un gant de toilette pour se laver. J’ai voulu m’approcher, essayer de le faire partir, mais lui il me regardait placidement, il n’en avait rien à faire ! Il a continué tranquillement, et puis, quand il a eu fini, il a jeté le coussin, il est sorti de la fontaine sans hâte, j’avais presque l’impression qu’il me faisait un doigt d’honneur !

Pour Kelen, rien ne vient jamais gratuitement, il doit tout gagner lui-même : il en va de même avec Rakis. On voit, au fil du temps, que Rakis aime bien Kelen mais qu’il ne sait pas le lui dire. Rakis le repousse sans cesse, mais au matin, on le retrouve blotti contre Kelen… Je voulais qu’ils aient cette relation-là, inspirée des caractères des chats et des ratons-laveurs…

Et est-ce qu’il y aura d’autres animaux magiques, comme le chacureuil dans les prochains tomes ? Car pour le moment, à part eux, il n’y a que des animaux que l’on connait…

Oui, oui, dans le troisième tome… Un animal très différent de Rakis apparaît… Mais je ne sais pas encore quel sera son nom en français !

En fait, tous les tomes sont déjà écrits ?

Les cinq premiers, oui ! Il m’en reste un à écrire, le dernier, que je dois rendre cette année.

Et le sixième marquera la fin définitive ?

Ce sera la fin de cette série, oui. Mais j’ai signé un contrat pour huit livres, du coup, il y en aura deux autres dans le même univers. Au début, mes éditeurs voulaient me laisser carte blanche, mais c’était une très mauvaise idée, je pourrais écrire n’importe quoi ! Alors on a beaucoup parlé, et finalement, nous nous sommes arrêtés sur l’idée d’un livre autour des Argosi, la voie des Argosi, qui retracerait un peu les origines de Furia…

Au début, Kelen pense que tous les Argosi sont comme elle, et lorsqu’il en croise d’autres, il se rend compte qu’ils ont finalement tous leur personnalité propre. Dans le troisième tome, on découvre que Furia est différente de ce qu’elle laisse paraître, on explore un peu plus son histoire, sa jeunesse. J’avais à la fois envie d’écrire sur les origines de ce personnage, et à la fois envie de produire une sorte de guide sur la façon de vivre des Argosi. J’ai l’impression que les fans aussi ont envie d’en savoir plus sur ce peuple et ses enseignements.

Combien y a t-il de tomes déjà parus en anglais ?

Quatre ! Et seulement deux en France… Mais c’est de ma faute, je suis toujours en retard sur les deadlines, alors ça ne laisse pas beaucoup de temps à la traductrice française !

Oui, car les livres sortent tous les six mois ici aussi…

C’est vrai, et les gens en sont très contents d’ailleurs ! Ils n’aiment pas devoir attendre pendant un ou deux ans la suite d’une saga qui leur plaît. D’autant plus qu’à mon grand étonnement, la majorité des gens semble lire très vite chaque tome de L’Anti-Magicien ! Ils le terminent en un ou deux jours… Alors j’imagine leur frustration et leur envie d’avoir la suite. Heureusement, le troisième est un peu plus long, alors peut-être que ça leur prendra plus de temps !

Ce rythme de parution vous oblige-t-il à écrire très vite ?

Pas tant que ça, en réalité. Car écrivain, c’est mon métier, je ne fais rien d’autre. Et j’écris aussi très vite. Quand je suis concentré, en une heure, je peux faire 1500 mots… Alors, rédiger un roman de 100 000 mots, même en une heure par jour, c’est faisable… Je pourrais presque en faire trois par an à ce rythme, mais je suis trop paresseux !

Quand j’ai commencé à réfléchir au scénario de L’Anti-Magicien, je voulais quelque chose de facile à écrire, contrairement à mon autre série, Les Manteaux de la gloire, où l’intrigue est très compliquée. Mais les choses m’ont échappé, les livres sont devenus très difficiles à écrire, car je passe des heures à peser mes phrases, à chercher LE bon mot, à perfectionner chaque passage en quête de plus d’action ou de plus d’émotions … Par exemple, quand on en est au stade des épreuves non corrigées, l’auteur n’est plus censé modifier son texte, à peine un mot par-ci par-là… Pour le quatrième livre, en anglais, j’ai réécrit des chapitres entiers ! Et pourtant, c’était des chapitres qui fonctionnaient bien, mais je n’étais jamais satisfait. Dans ce quatrième tome, il n’y a pas Furia et presque pas Rakis, alors c’était incroyablement difficile d’écrire quelque chose d’assez fort sans les personnages que tout le monde préfère ! Le cinquième est déjà écrit, heureusement, et il ne me reste plus que le sixième, mais ça devrait aller, je sais déjà ce que je vais y raconter…

Il n’y a donc que vous qui connaissiez la fin ! Mais chut, pas de spoilers ! Merci beaucoup Sébastien de Castell pour cet entretien !

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